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TAKE AWAY SENSIBLE

Centre Pompidou. Mondrian. "Composition en rouge, bleu et blanc II", une petite musique pour l’oeil. Là, j'ai vu un couple lui tourner le dos, ne pas regarder l'oeuvre mais se regarder et s'immortaliser. Je les immortalisais à mon tour avec mon téléphone.  

Voilà ces grandes expositions, ces intéressantes, ces permanentes, ces qui voyagent faites par des experts, ces qui s'expliquent avec des programmes de médiation, et nous, là, passons les salles et le temps, regardons un peu, traversons l'espace, "selfisons".

Ce selfie devant le tableau de Mondrian révèle quelque chose de l'ironie de notre condition, de nos modes de vie qui laissent s'éteindre la flamme de notre attention. Du fait qu'aujourd'hui nous vivons une véritable "course aux armements" pour capter notre attention. L'attention et le temps sont de l'argent ! Pas de hasard, si en anglais nous disons "pay your attention" qui veut dire payer votre attention.

C'est le fonds de commerce de ces dealers d'attention richissimes, que sont Facebook, Google, Apple, etc... C'est un fait, notre attention et notre temps valent plus cher que le pétrole ! Ces nouveaux maîtres du monde détiennent notre amour. Car qui-a-t-il de plus tangible à l'amour, que le fait de donner son temps et son attention ?  

Sans avoir payé de son attention et de son temps, il est donc impossible d'engranger de la connaissance, de la beauté, de la tendresse, de l'humanité, de prendre quelque chose pour nous, n'importe quoi. Ce que l'on retient, ce que l'on fait sien, est proportionnel au temps et à l'attention que nous avons su donner. Si, pendant que nous visitons une exposition, nous regardons Youtube sur notre téléphone, écoutons de la musique, ou même si simplement nous pensons à autre chose dans le désordre qui règne en nous, hélas, l'échange est impossible. C'est une relation. 

L'enjeu primordial de Video Deli est de jouer sur cette relation, relation entre le spectateur et l'oeuvre, le spectateur et l'espace, le spectateur et le discours sur l'oeuvre, et d'expérimenter l'attention et le temps d'une autre manière car ce sont les facteurs essentiels à cette relation. 

Cette relation, nous la créons. Notre rôle de curateur est d'exposer, entre autre. Nous faisons des expositions disons-nous. Mais qu'est-ce que veut dire cette manière de montrer ? Cette façon de faire une relation?

S'expose le pape mort, sa dépouille se pose là et les visiteurs passent pour voir et prient. Les putes s'exposent en vitrine à Bruxelles, à Genève, etc. Les clients passent, se rincent l’oeil ou choisissent la femme dont ils veulent les services. D'innombrables modalités du visible sont possibles. Se montrer, se manifester, scruter, explorer, naître, présenter, faire connaître, désigner, présenter, indiquer...

La forme du visible que nous expérimentons pour Video Deli est de l'ordre de l' apparition. Les oeuvres se manifestent nos pas comme des corps morts, des corps à vendre mais plutôt comme un arc-en-ciel. On ne s' y attend pas, puis voilà, une oeuvre à l'écran dans lequel hier nous pouvions voir le tennis, ou rien. 

Dans ces lieux qui sont faits d'habitudes, manger, boire un verre, se faire beau chez le coiffeur, l'idée est d’éveiller cet état de surprise par quelque chose d'inattendu. Une surprise négative ou positive selon les gens, mais une surprise qui est aussi un étonnement, voire une gêne. 

L'idée de cette exposition surprise renferme une joie, un acte coquin et aussi une certaine idée de nouveauté. Elle est novatrice donc intéressante, affûte l’attention, produit un émerveillement aussi, suscite la réflexion pourquoi pas. Elle est un choc, une émotion. 

L'ennuyeuse habitude tue l'amour, et, aimer, finalement, c’est aller vers la surprise. Car c'est de cela qu'il s'agit : retrouver un regard amoureux, frais, jeune, innocent. Retrouver la magie. Frapper l’esprit. Sortir de la torpeur, de l’ennui. Donner à voir sans qu’on s’y attende, là, sur le trajet, pour regarder, et peut-être, prendre quelque chose avec nous.

Si la surprise se crée pour Video Deli c'est grâce au lien entre deux éléments a priori antinomiques : l'art, la vidéo d'art et le temps de la vie. À l'apparition d'un monde dans un autre. C'est un petit miracle en ce qu'il est un fait hautement improbable. Les oeuvres apparaissent deux heures par jour dans le temps de l'espace public, dans le temps du travail ou du loisir des commerces, mais plus particulièrement dans le temps et l'espace de l'écran de télévision.  

L'écran de télévision est notre agora, c'est par là que se jouent toujours nos démocraties, nos élections, le commerce.  Et même si internet semble avoir pris la place, c'est toujours par l'écran. Un écran où le monde s'effondre sur lui-même, incapable de donner des nouvelles claires, où tout est confus et se contredit. "C'est le monde à temps plein, à ras bord de souffrance, impossible à voir dans ces conditions, impossible à entendre." (C.Bobin) Et dans ces écrans, les médias, les réseaux sociaux sont ces éponges à bienveillance qui connaissent nos mécanismes des plus "stupides" aux plus sublimes pour attraper notre temps et notre attention. 

Les oeuvres qui apparaîtront dans les écrans sont à contre-courant de ce chant des sirènes, dans le sens où elles ne sont pas cette offre personnalisée, taillée sur mesure pour vous gagner le spectateur par l'ego. Sans pour autant être un choix d’oeuvre qui littéralisent le geste Video Deli, ces vidéos se situent en continuité de ce mouvement qui crée un lien entre deux ou plusieurs ensembles différents, pour un effet de surprise,  promptes à attraper l'attention et le temps avec délicatesse, sans prendre au piège, sans forcer vraiment. Car il s'agit de gagner le spectateur par l'amour, pour une invitation à ce qu'il veut, à ce qu'il voudra prendre pour lui.

Joanna Malinowska et C.T. Jasper montre l'improbable force de l'amour entre les bêtes sauvages et les êtres humains à travers des images surprenantes voire gênantes, qui créaient un émerveillement ou une gêne à coup sûr. À travers une expérience scientifique, Vidya-Kelie Juganaikloo révèle une danse magique entre deux forces magnétiques opposées. Charlotte Seidel fait confiance au regard attentif et patient du spectateur en créant un pont d'eau immobile entre deux verres. Soliman Lopez appelle aussi la patience pour un questionnement sur notre attention et notre temps. Angelina Merenkova hypnotise notre attention grâce à l'utilisation d'images de propagande télévisuelle et les rend inquiétantes. 

John Sanborn crée un choc entre deux réalités pour amorcer cette ironie réflexive. À travers l'utilisation d'images médiatiques, l'artiste chante nos illusions contemporaines, nos failles, nos horreurs. Miyö Van Stenis utilise l'imaginaire du gif et des images qui séduisent le consommateur pour créer le tableau du cirque décadent de la société actuelle vénézuélienne. Les univers se mélangent dans une confusion, soutenue par la figure centrale du Dukkha, concept du bouddhisme, des quatre nobles vérités (souffrance, insatisfaction, més-existence, mal-être). La deuxième vidéo de Van Stenis est un portrait plus doux de sa ville natale mais qui cache tout autant la vérité. Nathalie Joffre joue les funambules entre le monde tangile et celui de l'écran, le monde des archéologues et celui d'internet, le monde des rêves et celui de la réalité... Vir Andres Hera crée un espace où deux visions pourtant éloignées par la distance cohabitent et font surgir l'histoire invisible de la culture noire et un certain système de l'Occident et les autres depuis si longtemps établi. 

Dans les "Romanz de Fanuel" du même artiste, deux paysages montagneux s'opposent. Les montagnes des Alpes et les montagnes du Mexique voient la traversée d'un personnage duel qui semble venir de plusieurs siècles. Ghita Skali se faufile aussi entre deux mondes, entre deux identités : L'orient et l'Occident, la France et le Maroc pour une enquête surréelle qui tente de restituer le squizophrène de l'histoire avec un grand H.

C'est dans l'interstice dont nous venons de dessiner les contours que se produit l'étincelle, l'émerveillement. Soudain dans la lumière de ce rayon si mince soit-il, quelque chose se passe, une frontière s'efface. Dans un monde écartelé entre mondialisation en expansion et repli identitaire, dans une réalité où les murs se multiplient comme autant de solutions sécuritaires, ces images, ces gestes sont encore plus nécessaires. Aussi absurde que cela puisse paraître, les murs qui existent s’étalent sur environ 40 000 kilomètres. 

Pourtant il y a trente ans le mur de Berlin tombait... et David Bowie chantait We can be Heroes : 

Moi, je me souviens, Debout, près du mur, 

Et les fusils tiraient au dessus de nos têtes 

Et nous nous sommes embrassés, 

Comme si rien ne pouvait tomber 

Et la honte était de l'autre côté 

Oh, nous pouvons les battre, pour toujours et à jamais 

Ensuite, nous pourrions être des héros, 

Juste pour un jour 

I, I can remember (I remember)  

Standing, by the wall (by the wall) 

And the guns, shot above our heads (over our heads)  

And we kissed, as though nothing could fall (nothing could fall)  

And the shame, was on the other side 

Oh we can beat them, forever and ever  

Then we could be Heroes, just for one day